Petite histoire des monstres marins

Depuis l’Antiquité, les monstres marins hantent les récits de voyage et les cartes du monde connu. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, évoque déjà d’étranges créatures aperçues dans les profondeurs, entre zoologie balbutiante et fantasme.

Au Moyen Âge, ces êtres fantastiques s’invitent dans les bestiaires et les mappemondes, peuplant les marges de l’océan avec leur cortège de serpents géants, de poissons-démons et de baleines mangeuses de navires — symboles du chaos et des peurs maritimes.

Avec la Renaissance et l’âge des grandes découvertes, l’iconographie se diversifie. Les cartes deviennent plus précises, mais les monstres, eux, persistent. On les retrouve dans la Carta Marina d’Olaus Magnus, dans la Cosmographia de Sebastian Münster, dans le Theatrum orbis terrarum d’Abraham Ortelius, où s’affichent narvals géants, poissons-crocodiles ou serpents de mer, et jusque dans les ouvrages zoologiques de Conrad Gesner, Guillaume Rondelet ou Pierre Belon, où se mêlent rigueur naissante et fascination pour l’étrange.

Le plus fascinant dans cette longue histoire naturelle, c’est le va-et-vient constant entre imagination et observation. Certaines créatures, longtemps prises très au sérieux, ont fini par être reléguées au rang de chimères… avant de réapparaître, réhabilitées, comme le fameux serpent de mer. La frontière entre mythe et réalité n’a jamais été complètement étanche. Et bien téméraire celui qui prétendrait connaître toutes les merveilles — ou tous les mystères — du monde naturel.

Monstres des mers froides :

Olaus Magnus : la légendaire Carta Marina

Olaus Magnus, archevêque suédois et historien du XVIe siècle, est célèbre pour sa Carta Marina (1539), l’une des premières cartes détaillées de la Scandinavie.

Plus qu’un simple document géographique, cette carte est une véritable plongée dans l’imaginaire nordique, mêlant descriptions précises des côtes et des villes à une profusion de créatures fantastiques peuplant les mers.

On y trouve d’énormes serpents marins, des poissons monstrueux, ainsi que des récits de marins confrontés à ces bêtes légendaires, témoignant de la fascination et des craintes de l’époque face aux mystères de l’océan. À travers cette œuvre, Olaus Magnus ne se contente pas de cartographier un territoire : il façonne un bestiaire mythologique qui influencera durablement la représentation des monstres marins en Europe.

Abraham Ortelius : une carte de l’Islande peuplée de monstres

La carte de l’Islande dessinée par Abraham Ortelius, publiée pour la première fois en 1585 dans son célèbre atlas Theatrum Orbis Terrarum, est l’une des représentations les plus marquantes de l’île au XVIe siècle. Elle se distingue par une grande précision topographique pour l’époque, bien supérieure aux cartes antérieures, notamment grâce à l’utilisation de sources locales.

Ortelius s’inspire en partie de la Carta Marina d’Olaus Magnus (1539), notamment pour les monstres marins qui peuplent les eaux entourant l’Islande. Ces créatures fantastiques — baleines terrifiantes, serpents de mer ou poissons géants — renforcent l’image d’un nord mystérieux et dangereux, tout en répondant à la curiosité et aux croyances des Européens de la Renaissance.

Mais au-delà du folklore, la carte se base sur les travaux du cartographe islandais Gudbrandur Thorlaksson, évêque de Hólar, ce qui explique sa meilleure exactitude géographique : elle nomme des fjords, des volcans et des régions avec un souci de réalisme rare pour l’époque.

En somme, cette carte est un alliage fascinant entre science et imagination, entre précision géographique et mythologie nordique, typique de la cartographie humaniste du XVIe siècle.

Le Narval :

Dans l’océan au nord de l’Islande, vit un monstre décrit dans l’atlas d’Ortelius : « un poisson, communément appelé NAHVAL. Quiconque en mange mourra sur-le-champ (je vous épargne une recherche : la viande de Narval est tout à fait comestible, enfin je crois…😏). Il possède une dent à l’avant de la tête, qui dépasse de sept coudées. Certains plongeurs la vendent comme étant une corne de licorne. On la croit dotée de vertus médicinales puissantes, notamment contre le poison. Ce monstre mesure quarante aunes de long. »

La Baleine Hyène :

On aperçoit la hyène au centre gauche de la carte, au large de la côte ouest de l’Islande. Le texte l’accompagnant indique : « La hyène, ou cochon de mer, est une espèce monstrueuse de poisson dont on peut lire la description dans le 21e livre d’Olaus Magnus. »

Magnus a en effet beaucoup à dire sur cette créature, qu’il désigne comme un « cochon de mer ». Il écrit : « Elle a une tête de porc surmontée d’un croissant de lune, quatre pattes de dragon, une paire d’yeux situés sur les flancs, au niveau des reins, et un troisième œil sur le ventre […] sa queue, à l’arrière, est bifide comme celle d’un poisson ordinaire. »
Il ajoute encore : « Ce cochon de mer maîtrise parfaitement l’art du pillage, avec une férocité abominable ; il devient même encore plus redoutable lorsqu’il s’associe avec le phoque, son complice, pour harceler toutes sortes de proies. »

Le Hroshualur ou Cheval de Neptune :

HROSHUALUR, c’est-à-dire cheval marin, avec une crinière tombant le long du cou comme celle d’un cheval. Il cause souvent de grands dommages et effraie les pêcheurs. »
Fait intéressant : le Hroshualur représenté sur la carte ne provient pas de la Carta Marina, contrairement à d’autres créatures marines. Son origine est bien plus ancienne, puisqu’il dérive directement du cheval marin ou hippocampe de la mythologie grecque.
Les artistes de la Renaissance représentaient fréquemment cette créature, associée à Poséidon, dieu grec de la mer, puis à Neptune, son équivalent romain. Avec sa silhouette hybride, mi-cheval mi-poisson, l’hippocampe traverse les siècles comme une figure familière des profondeurs — entre antique noblesse et terreur des flots.

La plus grande espèce de baleine :

Cette baleine, non nommée sur la carte d’Ortelius, est décrite comme « la plus grande espèce de baleine, qui n’apparaît que rarement. Elle ressemble davantage à une petite île qu’à un poisson. En raison de sa taille immense et du poids de son corps, elle est incapable de poursuivre les poissons plus petits. Pourtant, elle en capture beaucoup grâce à une ruse naturelle qu’elle utilise pour se nourrir. »

Skautuhvalur :

« Ce poisson est entièrement recouvert de piquants ou d’os. Il ressemble un peu à un requin ou à une raie, mais en infiniment plus grand. Lorsqu’il apparaît, on le prend pour une île, et avec ses nageoires, il renverse les navires. »
Plusieurs sources identifient cette créature comme une raie géante, incarnation terrifiante des profondeurs et cauchemar des marins.

 Steipereidur :

« Steipereidur est une espèce de baleine des plus paisibles, qui défend les pêcheurs en combattant d’autres types de baleines. Il est interdit, par décret officiel, de tuer ou de blesser cet animal. Sa longueur atteint au moins cent coudées. »
Ce qui représente environ 45 mètres – une taille qui ferait passer la plupart des cachalots pour des juvéniles.
Ici, le monstre devient protecteur, une inversion rare dans le bestiaire marin, où la mer est plus souvent perçue comme hostile que bienveillante.

Pierre Belon : un des pères de la zoologie moderne

Curieux et passionné par la nature, Pierre Belon est l’un des premiers voyageurs naturalistes de la Renaissance. En 1546, il entreprend un long et périlleux périple en Orient pour vérifier par lui-même les descriptions des plantes médicinales contenues dans les textes anciens. Très vite, son voyage prend une dimension scientifique. Il traverse la Grèce, Constantinople, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Palestine et la Syrie, observant et consignant tout : flore, faune, ruines antiques, pratiques locales, techniques agricoles, médecine, pêche ou cuisine.

De retour en France, il publie plusieurs ouvrages qui marquent une rupture dans l’histoire des sciences naturelles. Parmi eux, La nature et diversité des poissons (1551), un des premiers traités de zoologie moderne. Médecin de formation, Belon y documente avec rigueur plus de 200 espèces marines, accompagnées d’illustrations réalisées d’après nature. Il ne se contente pas d’en décrire l’apparence : il dissèque, compare, analyse les organes (branchies, vessie natatoire, cerveau…), adoptant une approche anatomique inédite pour l’époque.

Bien qu’il s’appuie encore sur la classification antique de Pline l’Ancien, Belon pousse beaucoup plus loin l’analyse. Il remarque, par exemple, que le dauphin possède deux mamelles et un cerveau proche de celui de l’homme, amorçant une réflexion comparative entre les espèces — une intuition fondatrice dans l’histoire de la biologie.

La matriae du daulphin apres dissection

Son œuvre a aussi une portée symbolique : elle reflète l’émergence d’un nouveau rapport au monde, où l’observation directe supplante les croyances. Dans une époque encore traversée de superstitions, Belon s’efforce de démystifier les « monstres marins ». Il explique que nombre d’entre eux ne sont que des poissons présentant des anomalies ou des caractéristiques inhabituelles, mal interprétés par les marins. Mais cette démarche de rationalisation ne fait pas totalement disparaître le merveilleux. Certaines figures ambiguës persistent, comme celle du cheval de Neptune ou du moine de mer, à mi-chemin entre zoologie et imaginaire. Chez Belon, l’énigme côtoie encore l’explication, signe que la science moderne naissante avance avec prudence, sans rompre brutalement avec les récits anciens.

Le monstre marin ayant facon d’un moyne, Pierre Belon (Bibliothèque de Yale, 1555)

Le fabuleux cheval de Neptune, Pierre Belon (Bibliothèque de Yale, 1555)

Guillaume Rondelet : Libri de piscibus marinis (1554)

Guillaume Rondelet, médecin et naturaliste du XVIe siècle, est l’auteur d’un ouvrage majeur en ichtyologie : le Libri de piscibus marinis (1554), traduit et adapté en français sous le titre L’Histoire entière des poissons (1558).

Dans cette œuvre, il décrit avec une grande précision près de 250 espèces marines, en s’appuyant sur ses observations directes plutôt que sur les récits mythologiques qui dominaient encore l’histoire naturelle de son époque. Il attache une grande importance à l’écologie des espèces, dont il fait un de ses deux critères systématiques, l’autre étant la morphologie externe de l’animal.

Son travail, rédigé d’abord en latin pour un public savant, fut ensuite rendu accessible en français, permettant une diffusion plus large de ses connaissances. Malgré quelques survivances de créatures fantastiques, Rondelet adopte une approche scientifique, détaillant l’anatomie, le mode de vie et l’utilité médicinale des poissons, jetant ainsi les bases de l’ichtyologie moderne.

Les monstres marins chez Guillaume Rondelet :

Le monstre léonin :

Le monstre léonin est décrit comme un animal « de la figure & grandeur d’un Lion », doté de quatre pattes bien formées, d’oreilles grandes, d’une queue poilue, et d’un corps couvert d’écailles. Bien qu’on lui ait affirmé qu’il avait été pêché en mer, Rondelet doute de sa nature véritablement marine, car il est « pesant animal, n’ayant aucunes parties propres pour nager ».

Il reste sceptique, soupçonnant même que le peintre ait enjolivé la créature, malgré les assurances reçues de personnes instruites.

Le monstre Marin en habit de Moine :

Ce monstre marin capturé en Norvège après une tempête est surnommé le « Moine » en raison de son apparence étrange :

« il avoit la face d’homme, mais rustique et malgracieuse, la teste rase & lisse, sur les espaules comme un capuchon de Moine ».

Il avait aussi deux nageoires à la place des bras, une grande queue, et son aspect a été reproduit par dessin, dont Rondelet dit tenir une copie par la reine de Navarre. Ce portrait concorde avec d’autres vus en Espagne et à Rome, ce qui laisse penser à une croyance répandue ou à un mythe partagé sur cette étrange créature marine.

Le monstre en habit d’évêque :

Ce monstre marin, capturé en Pologne en 1531, est connu sous le nom de monstre en habit d’évêque en raison de son apparence évoquant un prélat. Il fut présenté au roi, et, selon les lettres reçues à Rome :

« faisant certains signes pour monstrer qu’il avoit grand desir de retourner en la mer, où estant mené se jetta incontinent dedans. »

Le récit laisse entendre que la créature avait une forme humanoïde et intelligente, capable de communiquer son désir par gestes, ce qui renforce son caractère prodigieux. Ce témoignage est rapporté par Rondelet comme une curiosité marine transmise par des sources jugées fiables à l’époque.

Chronologie

Sebastian Münster (1488-1552) : Géographe et compilateur

  • Auteur de la célèbre Cosmographia (1544), l’un des premiers ouvrages de géographie moderne.
  • Mélange observations réelles et récits légendaires, notamment sur les créatures marines et terrestres.
  • Influence médiévale encore forte : il reprend des descriptions de monstres et d’êtres fantastiques.
  • Il n’est pas un naturaliste au sens strict comme Rondelet ou Belon, mais plutôt un compilateur de connaissances.

Ci-dessous une carte remarquable des créatures mythiques terrestres et marines, tirée de la Cosmographia de Munster, l’une des œuvres les plus influentes du XVIe siècle.

La planche de Munster sur les créatures fantastiques s’inspire de la Carta Marina d’Olaus Magnus (1539) et représente des êtres dotés de défenses, de cornes et de jets d’eau jumeaux. Une vignette illustre un galion tentant d’échapper à un monstre en jetant sa cargaison par-dessus bord, tandis qu’un marin ajuste son mousquet. Ortelius a également repris plusieurs de ces monstres pour sa carte de l’Islande en 1587. L’une des curiosités les plus recherchées du XVIe siècle.

Olaus Magnus (1490-1557) : Légendes nordiques et merveilles du Nord

  • Archevêque suédois en exil, auteur de Historia de Gentibus Septentrionalibus (1555).
  • Décrit la faune, les coutumes et les phénomènes du Nord de l’Europe, avec une forte dose de merveilleux.
  • Son œuvre contient de nombreuses représentations de monstres marins, souvent exagérées ou inspirées du folklore scandinave.
  • Influence durable sur l’imaginaire européen des créatures marines.

Pierre Belon (1517-1564) : Un esprit plus empirique et observateur

  • Naturaliste français qui a voyagé en Méditerranée et au Moyen-Orient pour observer directement les animaux.
  • Cherchait à confronter les récits anciens avec ses propres observations.
  • Son œuvre, L’Histoire naturelle des poissons (1551), tente d’apporter une classification plus rigoureuse.
  • Moins crédule que Gesner, il remet en question certaines légendes et cherche à identifier les créatures réelles derrière les descriptions mythologiques.
  • Intéressé par l’anatomie comparée, il établit un parallèle entre le squelette des oiseaux et celui des humains.

Conrad Gesner (1516-1565) : Un encyclopédiste qui compile sans toujours critiquer

  • Médecin et naturaliste suisse, auteur de Historia Animalium (1551-1558), une œuvre encyclopédique regroupant des connaissances anciennes et contemporaines.
  • Se base beaucoup sur des sources antiques (Aristote, Pline l’Ancien) et médiévales, sans toujours vérifier leur exactitude.
  • Intègre des créatures mythiques (licornes, dragons, sirènes) aux côtés d’animaux réels.
  • Sa démarche est érudite mais moins empirique que celle de Belon.

Guillaume Rondelet (1507-1566) : Plus scientifique mais influencé par la tradition

  • Médecin et naturaliste français, auteur de Libri de piscibus marinis (1554), une référence en ichtyologie.
  • Décrit avec précision des poissons et d’autres animaux marins, souvent sur la base d’observations directes.
  • Moins crédule que Gesner, il cherche à établir une classification plus rigoureuse, mais conserve encore des éléments de tradition.
  • Toutefois, certaines créatures fantastiques apparaissent encore dans son ouvrage, car la séparation entre mythe et science n’était pas encore claire.

La Galerie des monstres

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