Le Kraken :La bête des abysses, entre mythe nordique et réalité scientifique


Il y a des peurs qui remontent à plus loin que les mots. La peur du fond de la mer en fait partie. Depuis que les hommes ont osé s’aventurer sur l’océan, ils ont regardé l’eau sombre sous leurs coques et imaginé ce qui pouvait s’y mouvoir. Le Kraken est la réponse nordique à cette angoisse fondamentale : une créature si colossale qu’on la prend pour une île, si puissante qu’elle peut broyer les plus grands navires entre ses bras, et si vaste qu’elle perturbe l’océan sur des lieues à la ronde quand elle consent à remonter des profondeurs.

Ce monstre n’est pas une simple fantaisie de marins alcoolisés. Il a été pris au sérieux par des évêques, catalogué par des naturalistes, chanté par des poètes, dessiné par des graveurs, et traqué par des biologistes. Sa trajectoire, du folklore scandinave aux laboratoires modernes de biologie marine, est l’une des histoires les plus fascinantes de l’histoire naturelle.


« Le Poulpe Colossal » — Pierre Denys de Montfort, 1801. Gravure tirée de l’Histoire Naturelle Générale et Particulière des Mollusques. Domaine public.* –>


Un mythe né dans les fjords

Les premières traces écrites du Kraken remontent au XIIIe siècle, dans les sagas islandaises. L’Örvar-Odds saga mentionne deux monstres hantant les eaux du Groenland : le Lyngbakr, le « dos de bruyère », assez grand pour qu’on le prenne pour une terre ferme, et le Hafgufa, la « brume de mer », qui aspire les navires comme un tourbillon. Ce sont les deux visages complémentaires du futur Kraken : l’île vivante et le vortex mortel.

En 1180, le roi Sverre de Norvège décrit déjà une créature stupéfiante dans les eaux autour de l’Islande. Mais c’est au XIIe siècle, dans un obscur manuscrit norvégien appelé le Konungs skuggsjá (« Miroir royal »), qu’apparaît la description la plus détaillée : une bête ronde, plate, hérissée de bras, capable de nourrir des milliers de poissons de ses propres excréments — lesquels forment un nuage odorant si appétissant que les pêcheurs apprennent à reconnaître la présence du monstre aux bancs extraordinairement abondants qui l’entourent. De là vient le proverbe norvégien : « Tu as dû pêcher sur le Kraken. »

« Ce monstre est le plus grand de toutes les créatures de la mer. Sa taille est telle que si ses bras se saisissaient du plus grand des hommes de guerre, il le tirerait au fond. »

— Erik Pontoppidan, évêque de Bergen, Histoire Naturelle de la Norvège, 1752

C’est précisément Erik Pontoppidan, évêque de Bergen et membre de l’Académie royale des Sciences de Copenhague, qui va donner au Kraken sa description canonique et sa célébrité européenne. Dans son monumental ouvrage de 1752, il consacre un long chapitre à la bête, en s’appuyant sur des témoignages de pêcheurs norvégiens qu’il juge dignes de foi. Le Kraken de Pontoppidan est d’abord et surtout une île : environ un mile et demi de circonférence, avec un dos plat et bosselé, des cornes en surface qui peuvent ressembler à des récifs. Il ne fait pas grande peur en lui-même, affirme l’évêque — le vrai danger, c’est le gigantesque tourbillon laissé dans son sillage quand il replonge.


Le Kraken attaquant un navire — W. H. Lizars, graveur écossais, 1839. Tirée de The Naturalist’s Library de Robert Hamilton. Domaine public.


L’homme qui voulut trop prouver

Au tournant du XIXe siècle, un naturaliste français va porter la cause du Kraken au-delà de tout ce qu’on imaginait — et y perdre sa réputation, peut-être sa vie. Pierre Denys de Montfort (1766–1820), malacologiste de talent et personnage excessif, publie en 1801 son Histoire Naturelle Générale et Particulière des Mollusques. Il y décrit deux espèces distinctes de poulpes géants : le « poulpe kraken », dont parlent les marins norvégiens et les baleiniers américains, et le « poulpe colossal », monstre encore plus grand rapporté par des marins de Saint-Malo au large de l’Angola.

C’est lui qui commande la gravure restée célèbre : un poulpe aux tentacules démesurés enlaçant un trois-mâts, ses bras tendus vers les haubans, sa masse dominant l’image. Le critique Henry Lee railla plus tard cette illustration comme étant « plus propre à orner l’extérieur de la roulotte d’un charlatan de foire qu’à illustrer sérieusement un ouvrage d’histoire naturelle ».

Mais Montfort alla trop loin. Il affirma que dix navires de guerre britanniques mystérieusement disparus en 1782 avaient dû être coulés par des poulpes géants. Les Anglais savaient parfaitement ce qu’il était advenu de ces vaisseaux — un ouragan au large de Terre-Neuve. La révélation fut retentissante. Montfort perdit toute crédibilité, fut ruiné, et mourut de faim dans les rues de Paris vers 1820.


Le calmar géant : la bête réelle derrière le mythe

L’Architeuthis dux, calmar géant, est aujourd’hui la candidate la plus sérieuse à l’origine du mythe du Kraken. Les femelles peuvent atteindre 13 mètres de longueur, les mâles environ 10 mètres. Ils vivent entre 200 et 1 400 mètres de profondeur dans tous les océans tempérés du monde.

La créature ne fut scientifiquement classifiée qu’en 1857. Sa première photographie dans son habitat naturel ne date que de 2004, prise par le chercheur japonais Tsunemi Kubodera. Une vidéo en couleur d’un spécimen vivant dans les profondeurs ne fut obtenue qu’en 2012.

Six cents ans de mythe, pour un animal qui existe vraiment.


Tennyson, Hugo, Verne : le Kraken des poètes

En 1830, le jeune Alfred Lord Tennyson publie un sonnet intitulé « The Kraken » — l’une de ses premières œuvres publiées. Il y décrit la créature endormie depuis des millénaires dans « l’abyssal sommeil de la mer », attendant le feu du Jugement dernier pour remonter une dernière fois à la surface et mourir face aux hommes et aux anges. C’est une vision eschatologique saisissante, qui fait du Kraken non plus un simple prédateur mais un survivant des temps primordiaux, un être antérieur au monde actuel.

Victor Hugo, dans Les Travailleurs de la mer (1866), confronte son héros Gilliatt à une pieuvre géante dans les rochers de Guernesey — une scène d’une intensité presque insoutenable, où la bête s’attaque à lui par aspiration et enroulement plutôt que par morsure. Hugo théorise la pieuvre comme la forme parfaite du mal absolu : sans os, sans cri, sans visage reconnaissable, elle est l’altérité pure.


L’équipage du Nautilus combat le calmar géant — Illustration d’Alphonse de Neuville pour l’édition originale de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, éditions Hetzel, 1870. Domaine public.


Jules Verne, en 1870, fait attaquer le Nautilus par une troupe de calmars géants dans Vingt Mille Lieues sous les mers. Son narrateur Aronnax, naturaliste, les décrit avec une précision quasi scientifique avant que la scène bascule dans le chaos : un matelot est saisi par un tentacule et emporté. C’est Verne qui ancre définitivement le Kraken dans l’imaginaire de la modernité — non plus une île mystérieuse, mais une créature réelle, documentée, dangereuse, qui vit là en bas, dans l’obscurité des eaux profondes.

La science rattrape le mythe

En 1857, le zoologiste danois Japetus Steenstrup classifie officiellement le calmar géant sous le nom d’Architeuthis dux. À partir de là, les échouages se multiplient sur les côtes du monde entier — surtout en Nouvelle-Zélande et en Norvège — et permettent aux biologistes de reconstituer peu à peu l’anatomie de l’animal. Ses yeux, qui peuvent dépasser 30 centimètres de diamètre, sont les plus grands du règne animal. Ses tentacules portent des ventouses bordées de dents chitineuses en forme de scie. Les cachalots portent sur leur peau les cicatrices de ces ventouses — preuve de combats épiques dans les abysses que personne n’a jamais vus.

Car l’Architeuthis reste une créature fantôme. Pendant plus d’un siècle après sa classification, aucun scientifique n’avait jamais observé un spécimen adulte vivant dans son habitat naturel. Des caméras déposées dans les profondeurs revenaient vides. Les filets ne remontaient que des cadavres ou des fragments. La bête semblait se jouer de la curiosité humaine avec une indifférence absolue.

C’est finalement en 2004, au large des côtes japonaises, que Tsunemi Kubodera et Kyoichi Mori parviennent à photographier un calmar géant adulte vivant, à 900 mètres de profondeur, en train de s’attaquer à un appât. En 2012, une expédition menée conjointement par NHK et Discovery Channel obtient les premières vidéos en couleur d’un spécimen vivant dans les profondeurs. La créature est lumineuse, presque dorée, d’une beauté inattendue.

Six siècles après les sagas islandaises, le Kraken avait enfin un visage.

L’héritage d’une peur fondamentale

Pourquoi le Kraken fascine-t-il encore aujourd’hui, à l’heure des sonars et des drones sous-marins ? Parce qu’il incarne quelque chose que la science n’a pas entièrement résolu : l’immensité inconnue de l’océan profond. Plus de 80 % des fonds marins demeurent inexplorés. Des créatures dont on ne connaît que quelques spécimens échoués continuent de hanter les abysses. Le calmar colossal (Mesonychoteuthis hamiltoni), encore plus massif que le calmar géant, n’a jamais été photographié vivant dans son habitat naturel.

Le Kraken est la métaphore parfaite de ce que la mer nous cache encore. Il est né de la terreur de marins qui regardaient l’eau noire sous leurs pieds et se demandaient ce qui remontait quand la nuit tombait. Il a traversé les siècles, été raillé, disséqué, photographié — et pourtant il survit, parce que l’océan est effectivement habité par des créatures prodigieuses, et que le gouffre entre ce que nous savons et ce qui existe là-dessous reste vertigineux.

Le Kraken ne dort peut-être pas. Il attend simplement qu’on aille le chercher.


Illustrations : domaine public — Pierre Denys de Montfort (1801) · W. H. Lizars (1839) · Alphonse de Neuville / Jules Verne, éd. Hetzel (1870)

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