La Jenny Haniver — Le monstre fabriqué

Sources principales : Conrad Gesner (Historia Animalium, vol. IV, 1558), Ulisse Aldrovandi (Monstrorum Historia, 1642), et collections publiques (Wikimedia Commons, Internet Archive, Google Arts & Culture).


La Jenny Haniver n’est pas une légende née du brouillard des mers nordiques. Ce n’est pas un récit transmis de veillée en veillée. C’est un objet. Un artefact. Un faux soigneusement construit pour passer pour un vrai. Et c’est précisément ce qui la rend fascinante : elle nous dit moins quelque chose sur les abysses que sur ceux qui peuplaient les ports — marins, marchands, curieux et savants — et sur leur désir commun de toucher du doigt l’extraordinaire.


Fabriquer un monstre : le procédé

La Jenny Haniver est fabriquée à partir d’une raie — le plus souvent une raie bouclée (Raja clavata) ou un autre élasmobranches plat — que l’on découpe, manipule et fait sécher jusqu’à obtenir une forme humanoïde et monstrueuse.

L’anatomie de la raie s’y prête étrangement bien. Ses yeux sont placés sur le dessus du corps, mais ses narines et sa bouche se trouvent sur la face ventrale — soit, une fois la bête retournée, un « visage » prêt à l’emploi. Les narines, rondes et expressives, deviennent des orbites. La bouche, sinueuse, forme un rictus. Les nageoires pectorales, découpées et ligaturées, deviennent des membres, des ailes, des griffes selon l’imagination du fabricant. Parfois on ajoutait du plâtre, des armatures en bois, des fils tendus pour accentuer la posture — debout, les bras tendus, la gueule ouverte.

Le résultat séché pouvait évoquer un démon, un dragon de mer, une sirène grimaçante, ou encore un basilic. Ce dernier point est crucial : le basilic, dont le regard tuait, était par définition impossible à observer vivant. Nul ne savait donc à quoi il ressemblait. Ce vide iconographique fut une aubaine pour les fabricants de Jenny Haniver, qui purent longtemps vendre leurs créations sous ce nom.


1558 : Conrad Gesner et le premier témoignage savant

La première image connue d’une Jenny Haniver apparaît dans le volume IV de l’Historia Animalium de Conrad Gesner, naturaliste suisse, publié en 1558. Dans une boutique — probablement un commerce côtier ou un cabinet de curiosités embryonnaire — Gesner remarque un spécimen de taxidermie créative fabriqué à partir d’une raie. Il identifie immédiatement la supercherie, mais juge utile de la documenter et prévient, non sans une certaine ironie savante, que les gens ordinaires sont très impressionnés par ces choses.

Ce double geste — dénoncer le canular tout en lui offrant une tribune encyclopédique — est exemplaire de la posture naturaliste de la Renaissance. On consignait tout : les animaux authentifiés, les récits de marins, les prodiges et les fraudes, parce que la frontière entre le réel et le merveilleux restait, sinon poreuse, du moins disputée.

Ulisse Aldrovandi, dans sa Monstrorum Historia (1642), prolonge ce travail en intégrant la Jenny Haniver dans sa galerie de monstres — aux côtés du moine de mer, de l’évêque de mer et d’autres hybrides mi-humains mi-poissons dont certains étaient peut-être, eux aussi, des artefacts fabriqués.

Ulisse Aldrovandi, Monstrorum Historia (1642)

Le nom : Jeune d’Anvers ou Génie d’Anvers ?

L’étymologie du nom reste incertaine, ce qui lui confère une poésie supplémentaire. Deux hypothèses dominent.

La première, la plus communément admise, fait du nom une déformation de l’expression jeune d’Anvers — ou, selon certaines sources, jeune fille d’Anvers — désignant les marins de la mer du Nord, et notamment du port flamand d’Anvers, réputés pour fabriquer et vendre ces créatures aux badauds et aux voyageurs de passage. Prononcé et déformé par des marins anglais, espagnols ou portugais, jeune d’Anvers serait devenu Jenny Haniver.

Une variante propose Génie d’Anvers, qui glisse du génie artisanal au génie fantastique — une étymologie populaire peut-être inventée après coup, mais qui a le mérite de la cohérence narrative.

Ce qui est sûr, c’est qu’Anvers fut longtemps un port de première importance pour le commerce de curiosités, et que les marins des côtes flamandes avaient la réputation d’alimenter les cabinets de l’Europe entière en spécimens étranges, vrais ou fabriqués.


La Jenny Haniver dans le monde des cabinets de curiosités

Frontispice de Musei Wormiani Historia (1655) montrant l’intérieur du cabinet de curiosités de Worm.

Aux XVIe et XVIIe siècles, la Jenny Haniver circule dans les Wunderkammern — ces cabinets de merveilles où nobles et érudits rassemblaient fossiles, coraux, momies, instruments scientifiques et créatures exotiques. Elle y côtoie d’autres artefacts douteux : les fameuses sirènes des Fidji (torses de singes cousus à des queues de poisson), des œufs de diable, des cornes de licorne — narvals en réalité.

Dans les ports, les marchands ambulants proposaient des Jenny Haniver comme des curiosités authentiques : des démons momifiés, échoués sur le rivage, capturés dans des eaux lointaines. Les voyageurs qui ne pouvaient se payer le luxe d’un vrai cabinet repartaient avec ces petits monstres sous le bras, convaincus de tenir un fragment de l’inexplicable.

Aux XIXe et XXe siècles, la Jenny Haniver migre vers les foires, les freak shows et les spectacles itinérants du type pay-to-peek — cet ancêtre du tourisme de l’étrange où l’on payait quelques sous pour voir, derrière un rideau, la merveille annoncée. Son héritage direct est visible dans la sirène des Fidji popularisée par P.T. Barnum, et dans les ningyo japonais — ces créatures mi-singe mi-poisson conservées dans les temples comme objets sacrés.


De l’Atlantique à Veracruz : un objet rituel

La Jenny Haniver ne resta pas confinée au monde occidental. À Veracruz, au Mexique, des spécimens similaires — fabriqués à partir de raies locales — acquirent un statut d’objet magique. Les curanderos, guérisseurs traditionnels, les intégrèrent à leurs rituels. La frontière entre l’imposteur de foire et l’objet sacré est, décidément, aussi mince que la peau d’une raie séchée.

Cette trajectoire dit quelque chose d’important : la Jenny Haniver n’est pas simplement un canular. Elle est un objet de projection. On lui prête les formes que l’on craint ou désire — démon, dragon, basilic, sirène — et c’est cette plasticité symbolique qui explique sa longévité.


Ce que la Jenny Haniver révèle

Contrairement à la plupart des créatures du bestiaire, la Jenny Haniver ne naît pas d’un récit. Elle naît d’une main, d’un couteau, d’une intention.

Elle pose une question qui n’a rien perdu de son acuité : à quoi tient la croyance ? Conrad Gesner voyait la supercherie au premier coup d’œil, quand les gens ordinaires — selon ses propres mots — étaient impressionnés. Mais ce partage entre le savant qui démasque et le crédule qui s’émerveille est peut-être moins net qu’il n’y paraît. Plusieurs naturalistes de renom intégrèrent des Jenny Haniver dans leurs encyclopédies comme pièces à discussion. Et les collections qui en conservent encore — musées, cabinets privés, ventes aux enchères d’antiquités — témoignent que l’objet continue d’exercer une fascination que le démasquage n’a jamais tout à fait éteinte.

La Jenny Haniver est le monstre qui sait qu’il est fabriqué — et qui sait, aussi, que cela ne change rien.


Sources et lectures complémentaires :

  • Conrad Gesner, Historia Animalium, vol. IV (1558)
  • Ulisse Aldrovandi, Monstrorum Historia (1642)
  • George M. Eberhart, Mysterious Creatures: A Guide to Cryptozoology (2002)
  • Museum de Toulouse — acquisition 3D volumétrique d’une Jenny Haniver (CIRIMAT / FERMaT)
  • Google Arts & Culture — Raie transformée ou Jenny Haniver (notice de musée)

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