En 1554, le naturaliste français Guillaume Rondelet publie la toute première description connue de l’évêque de mer dans son traité Libri de piscibus marinis. Mais au lieu d’affirmer l’existence de la créature, il choisit un titre volontairement ambigu — De pisce Episcopi habitu, « du poisson en habit d’évêque » — et conclut son propos en disant ne pouvoir « ni l’affirmer, ni le réfuter ». Il ajoute même avoir volontairement omis plusieurs détails qu’on lui avait rapportés sur la créature, les jugeant trop peu crédibles.
C’est un détail que les résumés populaires de la légende passent presque toujours sous silence : le tout premier savant à avoir mis l’évêque de mer par écrit était déjà sceptique. Ce n’est pas un naturaliste naïf qui aurait pris un poisson pour un prélat — c’est un homme prudent, confronté à un témoignage qu’il choisit de rapporter sans y croire pleinement.

Première attestation écrite
Rondelet précise sa source : le récit lui vient d’un autre médecin, Gilbertus Germanus, qui affirme que la créature fut amenée au roi de Pologne Sigismond Ier (1467-1548) en 1531. Selon ce témoignage, l’animal aurait manifesté par gestes son désir de retourner à la mer et, une fois relâché, se serait aussitôt jeté à l’eau. Rondelet ajoute avoir vu à Rome un portrait de la créature, accompagné d’une lettre qui affirmait cette datation de 1531 en Pologne.
Quelques années plus tard, Conrad Gesner reprend cette même description dans le quatrième volume de son Historiae Animalium (édition de Zurich, 1558 ; reprise dans l’édition de Francfort, 1620), assurant à la légende une diffusion bien plus large que le seul cercle des lecteurs de Rondelet.
Généalogie : deux légendes nées dans la même décennie
L’évêque de mer n’est pas apparu seul. La même génération de naturalistes rapporte, presque au même moment, l’histoire d’une créature cousine : le moine de mer, censé avoir été capturé au large de l’Øresund en 1546 et décrit par un rival de Rondelet, Pierre Belon. Les deux légendes, nées à quelques années d’écart dans le même contexte scientifique, sont souvent confondues — alors qu’il s’agit bien de deux témoignages distincts, chacun avec sa propre chaîne de transmission.
Gesner, de son côté, ajoute encore une autre couche à cette généalogie déjà enchevêtrée : il cite l’historien écossais Hector Boèce, qui mentionnait une créature similaire aperçue dans le Firth of Forth, en Écosse, plusieurs siècles auparavant — preuve que le motif d’un « monstre en habit de clerc » circulait déjà bien avant le XVIe siècle, sous des formes que la Renaissance n’a fait que systématiser et illustrer.
Anatomie et logique symbolique
La créature est décrite comme un poisson au corps couvert d’écailles, dont les nageoires pectorales évoquent des bras griffus et la nageoire caudale des jambes, le tout surmonté d’une protubérance céphalique rappelant la mitre épiscopale. Ce n’est pas un hasard si la Renaissance naturaliste s’empare avec un tel enthousiasme de cette forme précise : le motif du « monde à l’envers », où l’ordre social humain se retrouve mystérieusement reproduit jusque dans les profondeurs marines, est un ressort classique de la pensée naturaliste de l’époque — la mer comme miroir déformant de la société terrestre, hiérarchie ecclésiastique comprise.
Corpus iconographique
1554 — Rondelet, Libri de piscibus marinis, p. 494. La première image connue de la créature, associée au texte fondateur cité plus haut.
1558 / 1620 — Gesner, Historiae Animalium, volume IV. Reprise de la description et de l’image dans les éditions de Zurich puis de Francfort, qui popularisent durablement le motif à travers l’Europe savante.
1585 — la carte de l’Islande d’Abraham Ortelius. L’évêque de mer figure parmi les créatures peuplant les eaux entourant l’Islande sur cette carte célèbre, qui puise elle-même dans la tradition iconographique antérieure de la Carta Marina d’Olaus Magnus (1539).
1642 — Aldrovandi, Monstrorum Historia. Le naturaliste italien Ulisse Aldrovandi intègre la créature à une vaste galerie de monstres et prodiges, la représentant debout, dans une posture qui évoque davantage une miniature procession ecclésiastique qu’un poisson ordinaire.
1669 — planches compilées « Sea monk and sea bishop ». Une gravure tardive reprend les bois gravés antérieurs, associant les deux créatures cousines dans une même composition — signe que la confusion entre moine et évêque de mer s’est installée durablement dans l’iconographie de compilation.

Cousins et confusions
- Le moine de mer, souvent confondu avec l’évêque de mer alors qu’il s’agit d’un témoignage distinct (Øresund, 1546, rapporté par Pierre Belon plutôt que par Rondelet)
- D’autres « monstres en habit de clerc » antérieurs, comme celui rapporté par Hector Boèce dans le Firth of Forth, qui montrent que le motif préexistait à sa fixation par Rondelet et Gesner
Postérité : les hypothèses modernes
Les explications rationnelles proposées a posteriori sont nombreuses et concurrentes plutôt que consensuelles : le cryptozoologue Bernard Heuvelmans a suggéré que le témoignage reposait sur la découverte d’un calmar géant mutilé (un « calmar de Grimaldi », selon sa propre hypothèse) ; d’autres commentateurs modernes ont avancé le poisson-lune (Mola mola) ou le requin-ange (Squatina), dont les silhouettes peuvent, dans certaines conditions, prêter à une interprétation erronée. Aucune de ces hypothèses n’a fait consensus — ce qui, au fond, prolonge assez fidèlement la prudence de Rondelet lui-même : ni affirmer, ni réfuter.
Sources
- Guillaume Rondelet, Libri de piscibus marinis, Lyon, 1554, p. 494
- Conrad Gesner, Historiae Animalium, vol. IV, Zurich, 1558 ; réédition Francfort, 1620
- Ulisse Aldrovandi, Monstrorum Historia, 1642
- Abraham Ortelius, carte de l’Islande, Theatrum Orbis Terrarum, 1585
- Edward Worth Library, notice « Sea Bishop », Mythical Creatures (collection numérique)
- Wikipedia, article « Bishop-fish »