Les armoiries du Prêtre Jean

Quand le plus grand armorial du Moyen Âge se mettait à rêver

Vers 1483, un bourgeois de Constance achève le plus vaste recueil d’armoiries du XVe siècle : près de deux mille blasons, de l’Empereur au moindre hobereau souabe. Mais entre les pages de ce monument documentaire se glissent un roi à tête d’oiseau, une sirène couronnée et l’empereur fabuleux des Indes — et le rêve secret de son auteur, qui cataloguait un monde dont il était exclu.

Un souverain « d’Inde » à tête d’oiseau, blasonné avec le sérieux d’un notaire. Page 55 du manuscrit, plein cadre ou détail sur le roi à bec (Munich, BSB, Cgm 145).

Ouvrez le manuscrit à la page 55. Sous une couronne d’or, un portrait de roi : le front ceint, la barbe soignée — et, à la place de la bouche, un énorme bec jaune. Autour de lui, ses pairs : un roi-scorpion, une sirène couronnée, un homme sauvage brandissant sa massue en selle comme un jouteur. Tous portent blason, couronne de rang, légende explicative.

Nous ne sommes pas dans un livre de merveilles. Nous sommes dans un armorial — l’annuaire visuel de la noblesse, le genre documentaire par excellence du Moyen Âge finissant. Et pas n’importe lequel : le Wappenbuch de Konrad Grünenberg, achevé en 1483 à Constance, est avec ses quelque deux mille armoiries le plus vaste recueil héraldique du XVe siècle. Alors que fait ce roi à bec au milieu des comtes du Wurtemberg ? Pour le comprendre, il faut rencontrer l’auteur — car le plus étrange, dans ce livre, n’est pas le monstre.

Le chevalier de papier

Konrad Grünenberg n’est pas un noble : c’est un fils de la haute bourgeoisie de Constance, qui fait carrière dans l’orbite de l’empereur Frédéric III et gravit un à un les échelons — maître de la Monnaie, admission dans la société la plus fermée de la ville, titre de chevalier dans un registre fiscal de 1485, et pour finir l’adoubement au Saint-Sépulcre lors de son pèlerinage à Jérusalem en 1486.

Mais la recherche récente — les travaux de l’historien Christof Rolker — a mis au jour un fait troublant. L’armorial fait une place d’honneur aux douze sociétés de tournoi d’Allemagne du Sud, dont il recense méticuleusement les membres. Or Grünenberg n’a jamais participé à un tournoi, et n’aurait pu le faire : les règlements exigeaient la preuve que vos ancêtres avaient tourné. Le tournoi était, selon le mot d’un contemporain, un « tamis de la noblesse » — et un fils de bourgmestre restait dans le tamis. Détail qui achève le portrait : la société dont il était réellement membre ne figure pas dans son livre. Grünenberg a passé des années à cataloguer amoureusement un monde qui ne voulait pas de lui, en taisant celui auquel il appartenait. Son armorial n’est pas un recueil qui contient du rêve : c’est l’instrument du rêve de son auteur.

Frontispice aux armes des ducs de Bavière avec le cachet « Bibliotheca Regia Monacensis » (Cgm 145). Cinq siècles de provenance sur une page : les armes du duc de Bavière, propriétaire du manuscrit, et le tampon de la Bibliothèque royale de Munich.

Un monde en ordre — fiction comprise

Le livre est construit comme une image descendante du monde. Il s’ouvre sur les armoiries des Neuf Preux — Hector, Alexandre, César, Josué, David, Judas Maccabée, Arthur, Charlemagne, Godefroy —, ce panthéon que la littérature chevaleresque avait inventé au XIVe siècle. Aucun n’a évidemment porté d’armoiries ; le Moyen Âge leur en a attribué, et l’on reconnaît au premier regard la harpe d’or de David ou les trois couronnes du roi Arthur. Le plus grand armorial du siècle commence par des armes de fiction.

Page des Neuf Preux (Cgm 145). Neuf héros qui n’eurent jamais d’armoiries : l’armorial s’ouvre sur la légende.

Suivent l’Empereur et les dignités du Saint-Empire, puis les royaumes du monde entier — réels et fictifs mêlés. C’est là que Grünenberg blasonne l’Orient de son temps : l’Éthiopie du roi mage Melchior, à l’aigle bicéphale aux têtes couronnées ; les rois « d’Inde » au serpent d’or et au scorpion noir ; et l’île où réside le Prêtre Jean, cet empereur chrétien fabuleux que l’Occident chercha si obstinément que sa quête finit par orienter les navigations portugaises. Son écu porte une croix : toute l’espérance d’une chrétienté au-delà de l’islam, résumée en un meuble héraldique.

Page 54 : Éthiopie, Prêtre Jean, rois des Indes (Cgm 145). L’Éthiopie de Melchior et le royaume du Prêtre Jean : l’Orient rêvé, blasonné dans les règles.

Faut-il en rire ? Ce serait mal lire. Grünenberg compile : ses noms exotiques sortent des Voyages de Mandeville, best-seller du XIVe siècle ; ses monstres descendent des « races merveilleuses » de Pline, recopiées par treize siècles d’encyclopédies. Le savoir médiéval fonctionne à l’autorité plus qu’à l’observation : si Pline et Mandeville attestent les hommes à bec, ils existent — au même titre que le chameau qui figure sur la même page, seule bête réelle et non la moins exotique. Ce n’est pas de la crédulité : c’est un autre régime de vérité. Et le système héraldique digère tout, le réel, le monstrueux, l’inconnu — c’est cette capacité d’absorption qui fait de l’armorial une image du monde.

Le tournoi des dames

Le cœur du volume — la noblesse souabe classée par sociétés de tournoi — s’ouvre sur une description de tournoi que les spécialistes jugent déjà idéalisée : en 1483, l’âge d’or des joutes est un souvenir qu’on embellit. Grünenberg s’attarde sur une cérémonie fascinante, la « montre des heaumes » : la veille du tournoi, les casques des participants étaient exposés, et les dames désignaient ceux dont les propriétaires, coupables de conduite indigne, seraient rossés en règle pendant la mêlée du lendemain. L’héraldique comme tribunal moral, les femmes comme juges — et l’on imagine ce que cette cérémonie du tri des purs représentait pour l’homme qui la décrivait sans avoir jamais eu le droit d’y paraître.

La Helmschau / montre des heaumes (Cgm 145, p. 233). La montre des heaumes : les dames y désignaient les chevaliers indignes, châtiés le lendemain dans la mêlée.

Le rêve continue sans lui

Le manuscrit s’achève, dans l’exemplaire de Munich, sur les armoiries attribuées des Minnesänger, les poètes courtois : ouvert sur le roi Arthur, le livre se referme sur des poètes. Et son histoire continue comme elle a commencé — en double. Deux exemplaires principaux subsistent, faits sous le contrôle de l’auteur : le manuscrit de travail sur papier (aujourd’hui à Berlin), où Grünenberg a peint ses propres armes augmentées de ses insignes de Jérusalem ; et l’exemplaire d’apparat sur parchemin, entré très tôt chez les ducs de Bavière — le somptueux Cgm 145 de Munich, aujourd’hui intégralement numérisé et libre d’accès. Quatre siècles plus tard, l’Allemagne de 1871 en fera presque un trésor national : son fac-similé de 1875 deviendra le modèle de toute l’héraldique néo-médiévale du XIXe siècle. Le rêve chevaleresque d’un bourgeois de 1483, recyclé tel quel par les bourgeois de 1880.

La leçon vaut au-delà de ce livre étrange : la frontière entre l’histoire et le rêve ne passe pas entre les documents et les fictions. Elle passe à l’intérieur de chacun d’eux — et à l’intérieur de ceux qui les font.


Voir le manuscrit Cgm 145

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