Le Codex Manesse

Miniature de l'empereur Henri VI trônant, couronné, un écu à l'aigle impériale à ses côtés.

Folio 6r — Kaiser Heinrich La première miniature du recueil. Henri VI (1165-1197), empereur des Romains, ouvre le volume non parce qu’il serait le plus ancien des poètes rassemblés, mais parce qu’il est le plus haut placé. Il est assis, couronné, l’écu à l’aigle près de lui. Tout le livre est réglé sur ce principe.

Cote
Cod. Pal. germ. 848
Conservation
Bibliothèque universitaire de Heidelberg
Origine
Zurich, v. 1300-1340
Support
426 feuillets de parchemin, 35,5 × 25 cm
Peintures
137 miniatures pleine page
Contenu
Près de 6 000 strophes, environ 140 poètes

Il existe une poignée de manuscrits médiévaux dont l’image a fini par recouvrir l’idée même que nous nous faisons d’une époque. Le Codex Manesse est de ceux-là. Presque chaque manuel illustré consacré à la courtoisie, au tournoi, au vêtement ou à la musique du XIIIe siècle puise dans ses pages. Ses chevaliers casqués, ses dames aux longues tresses, ses fonds d’or quadrillés : nous croyons voir le Moyen Âge, nous voyons en réalité un livre unique, fabriqué à Zurich vers 1300 par une famille de patriciens qui voulait sauver une poésie en train de disparaître.

Un livre fait à Zurich

Le manuscrit rassemble le Minnesang, la poésie amoureuse en moyen haut-allemand, depuis ses débuts vers 1150 jusqu’à l’époque de la compilation elle-même. C’est de très loin le plus vaste recueil du genre : environ cent quarante entrées d’auteurs, près de six mille strophes, dont beaucoup ne sont connues que par lui. Le noyau du volume est achevé vers 1304 ; des ajouts continuent d’être insérés jusque vers 1340.

La commande revient à la famille Manesse, patriciens de Zurich, et vraisemblablement à Rüdiger II Manesse, mort après 1304. On a identifié une bonne dizaine de mains de copistes différentes, travaillant parfois simultanément, dans une belle textura sur deux colonnes. Détail qui a longtemps désolé les musicologues : le livre ne porte aucune notation musicale. Ces chansons ont été copiées comme des textes, à un moment où l’on savait déjà qu’elles ne seraient plus chantées.

L’ordre du monde

Ce qui rend le Codex Manesse exceptionnel parmi les recueils lyriques médiévaux, c’est le plan. Les poètes ne sont classés ni par ordre chronologique, ni par genre, ni au hasard des sources : ils sont rangés par rang social décroissant. L’empereur Henri VI d’abord, puis les rois — Conradin, Venceslas II de Bohême —, puis les ducs, les comtes, les seigneurs et chevaliers, et enfin les bourgeois et les « maîtres » sans naissance. Un tel programme, délibéré et suivi de bout en bout, n’a guère d’équivalent au Moyen Âge.

Miniature du duc d'Anhalt en tournoi, à cheval, cimier orné de plumes de paon.

Folio 17r

Le duc d’Anhalt

Henri Ier d’Anhalt (v. 1170-1252) est figuré au tournoi, sur un cheval caparaçonné, cimier hérissé de plumes de paon. La peinture ne cherche aucune ressemblance : le personnage est identifié par ses armoiries, répétées sur l’écu, la housse du cheval et le heaume.

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Des portraits sans visages

Les cent trente-sept miniatures sont presque toujours appelées des « portraits ». Le mot est trompeur. La plupart des poètes représentés étaient morts depuis un siècle ou davantage quand le livre fut peint ; le peintre n’avait aucun modèle et n’en cherchait pas. Quand le poète est noble, il est fréquemment montré en armure complète, aux couleurs de sa maison, visage entièrement dissimulé par le heaume. Ce qui est représenté n’est pas un homme, c’est un blason.

Quand le peintre a besoin d’une idée, il en trouve trois. Tantôt il s’appuie sur la biographie, tantôt sur le nom lui-même — Dietmar, dont le nom peut s’entendre comme « le cheval du peuple », est monté sur une mule —, tantôt sur les poèmes eux-mêmes.

Miniature de Walther von der Vogelweide assis, jambes croisées, la main soutenant le menton.

Folio 124r

Walther von der Vogelweide

Le cas le plus fameux d’image tirée du texte. Walther (v. 1170 – v. 1230) est assis sur une pierre, jambes croisées, le menton dans la main, l’épée en travers des genoux — exactement la posture qu’il se donne lui-même à l’ouverture de Ich saz ûf eime steine, son poème le plus célèbre.

Le peintre illustre donc moins le poète que sa signature littéraire. C’est aussi l’une des rares miniatures dont on puisse dire avec certitude qu’elle a été conçue après lecture des vers qu’elle accompagne.

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Miniature de Jakob von Warte dans un cuvier de bain, entouré de jeunes femmes qui le servent.

Folio 46v

Jakob von Warte

Le seigneur, mort en 1331, prend son bain dans un cuvier de bois, servi par de jeunes femmes qui lui apportent fleurs et fruits. Rien d’héroïque ici : c’est l’une des scènes que l’on cite le plus volontiers pour parler du confort seigneurial, du mobilier et des usages domestiques du XIVe siècle.

Elle rappelle aussi que le recueil n’est pas seulement un monument littéraire. Il fonctionne, malgré lui, comme un inventaire illustré de la vie de cour.

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Les quatre peintres du Codex Manesse

L’unité visuelle du volume est trompeuse elle aussi. On distingue au moins quatre mains. Le « peintre du fonds primitif » (Grundstockmaler) exécute à lui seul quelque cent dix miniatures et donne au livre son allure générale ; trois peintres d’ajouts interviennent ensuite, à mesure que de nouveaux cahiers viennent grossir le recueil. Leur travail est considéré comme un jalon majeur de l’enluminure gothique du Rhin supérieur.

Miniature de Hartmann von Aue en armure, écu et heaume aux armes de sa maison.

Folio 184v

Hartmann von Aue

L’un des grands noms du roman courtois allemand, auteur d’Erec et d’Iwein, mort vers 1210. Il n’apparaît pourtant ici que sous les espèces d’un chevalier héraldique, armé, identifiable à son écu seul.

C’est la convention la plus fréquente du recueil, et elle en dit long : dans ce classement par rang, un poète est d’abord un homme d’un certain lignage.

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Miniature du poète Der von Kürenberg en chevalier.

Folio 63r

Der von Kürenberg

Le plus ancien poète du recueil, actif au milieu du XIIe siècle, à qui l’on doit la fameuse chanson du faucon. Cent cinquante ans séparent sa mort de cette peinture : l’image est une pure invention, un habit taillé à la mesure de ce qu’un chevalier-poète devait être aux yeux de 1300.

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Miniature du Tannhäuser en habit de l'ordre Teutonique, manteau blanc à croix noire.

Folio 264r

Der Tannhäuser

Actif dans les années 1240-1260, le Tannhäuser est représenté en frère de l’ordre Teutonique, manteau blanc frappé de la croix noire. Le personnage historique sera plus tard absorbé par la légende — la montagne de Vénus, le pèlerinage à Rome, puis l’opéra de Wagner en 1845.

Cette miniature est l’un des rares points d’ancrage documentaires d’une figure devenue presque entièrement mythique.

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Qui a fait le livre ?

Parmi les poètes de la fin du recueil figure un Zurichois contemporain de la fabrication, Johannes Hadlaub. Plusieurs chercheurs ont vu en lui le maître d’œuvre possible de la compilation, ou du moins l’un de ses artisans. L’hypothèse a eu une belle postérité littéraire : Gottfried Keller en a tiré une nouvelle, Hadlaub, publiée dans ses Züricher Novellen en 1878.

Miniature de Johannes Hadlaub, poète zurichois, dans une scène de cour.

Folio 371r

Johannes Hadlaub

Le seul poète du volume dont on puisse dire qu’il a peut-être tenu la plume qui l’a composé. Actif à Zurich vers 1300, lié au cercle des Manesse, il occupe dans le classement social la place modeste d’un « maître » roturier — tout au bout du livre, très loin de l’empereur du folio 6.

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Miniature de Heinrich Frauenlob entouré de musiciens jouant de divers instruments.

Folio 399r

Heinrich Frauenlob

Heinrich von Meißen, dit Frauenlob, « louange des dames », né vers 1250. On le voit entouré d’instrumentistes, dont il semble régler le jeu.

Avec lui apparaît une figure nouvelle : le poète professionnel, vivant de son art auprès des cours, qui annonce déjà les Meistersinger des villes allemandes.

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Le « manuscrit de Paris »

Les Manesse déclinent à la fin du XIVe siècle et vendent leur château en 1393. Le livre disparaît alors des archives pendant tout le XVe siècle. On le retrouve dans les années 1590 entre les mains du baron Johann Philipp de Hohensax — dont deux ancêtres figurent précisément parmi les poètes du recueil. En 1604, l’érudit Melchior Goldast en publie des extraits didactiques : c’est la première fois que le contenu du manuscrit sort de la sphère privée.

Après 1657, le volume entre dans la bibliothèque royale de France, puis passe à la Bibliothèque nationale. Il y restera plus de deux siècles, au point que la philologie allemande le désignera longtemps comme le Pariser Handschrift, le manuscrit de Paris. Jacob Grimm vient l’y étudier en 1815.

Le retour est une affaire d’État. En 1888, après de longues tractations et une souscription publique placée sous le patronage de Guillaume Ier et de Bismarck, le codex est acheté pour Heidelberg, où il rejoint les restes de la Bibliotheca Palatina. Les éditeurs, eux, l’appellent plus sobrement C, le sigle que lui a donné Karl Lachmann.

Aujourd’hui

Le 18 mai 2023, à Paris, le Conseil exécutif de l’UNESCO a inscrit le Codex Manesse au Registre international Mémoire du monde. Le manuscrit est intégralement numérisé et consultable en ligne par la bibliothèque de Heidelberg, feuillet par feuillet, en très haute résolution. Une copie partielle du XVe siècle, le fragment Tross, conservée à Berlin puis disparue en 1945, se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie.

Reste ce paradoxe : un livre conçu pour fixer une poésie que l’on ne chantait déjà plus est devenu, sept siècles plus tard, le principal fournisseur d’images d’un Moyen Âge qu’il n’a lui-même connu que par ouï-dire.

Consulter le manuscrit

La numérisation complète est en ligne : digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/cpg848. On peut y naviguer feuillet par feuillet, zoomer sur chaque miniature et télécharger les images.

Reproductions : Universitätsbibliothek Heidelberg, Cod. Pal. germ. 848, domaine public, via Wikimedia Commons. Sources principales : bibliothèque universitaire de Heidelberg, UNESCO Mémoire du monde, et le commentaire de W. Koschorreck et W. Werner au fac-similé (Kassel, 1981).

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