Folio 1r — La Création Dieu se tient sur quatre collines, turquoise, rose, bleue, rose : les quatre éléments. Sur cette page, et sur elle seule, le texte devient partie de l’image, relié à elle par les couleurs et séparé par une mince colonne de feuillage. C’est aussi ce feuillet qui porte, en haut, la cote de la bibliothèque royale d’Henri VIII.
- Cote
- Aberdeen University Library, MS 24
- Origine
- Angleterre, vers 1200
- Support
- 103 feuillets de vélin, environ 300 × 210 mm
- Structure
- 15 cahiers, les deux derniers ajoutés au XIIIe siècle
- Écriture
- Textura formata, 29 lignes par page
- État
- Inachevé, et amputé de sept miniatures
La plupart des manuscrits médiévaux nous arrivent finis, et le fini efface le travail. Les traits de construction sont rognés, les instructions au peintre grattées, les repentirs recouverts. Le Bestiaire d’Aberdeen, lui, n’a jamais été terminé. Deux pages réservées au lion sont restées vierges, des rubriques manquent, des lignes de réglure passent sous les peintures. C’est ce qui en fait, autant qu’un chef-d’œuvre, le meilleur atelier médiéval qu’on puisse encore visiter.
Qu’est-ce qu’un bestiaire ?
Un bestiaire est une compilation de notices sur les animaux, réels et imaginaires, auxquelles s’ajoutent les oiseaux, les arbres et les pierres, chacune suivie d’une explication morale. Ce n’est pas un traité de sciences naturelles et il ne faut pas le lire comme tel : une observation exacte y a exactement le même poids qu’une fable. La lignée remonte au Physiologus grec, passe par les Étymologies d’Isidore de Séville, et prolifère en Angleterre et en France au XIIe siècle.
Aberdeen appartient à ce que les spécialistes appellent la Seconde Famille. Mais le manuscrit s’en distingue sur un point : sa section consacrée aux oiseaux, du folio 25v au folio 62v, reprend avec une ampleur inhabituelle l’Aviarium de Hugues de Fouilloy, chanoine augustin du milieu du XIIe siècle. Cette section-là est chargée de théologie monastique, de pénitence et de vie commune : un contenu qui parle à des chanoines, beaucoup moins à un seigneur laïque. C’est l’un des rares indices sur le commanditaire du livre, qui reste inconnu.
Folio 5r
Adam nomme les animaux
L’artiste divise la page en neuf compartiments, là où le bestiaire jumeau d’Oxford n’en compte que cinq. Le gain n’est pas décoratif : il permet de classer. Le taureau se retrouve avec les animaux de ferme de sa taille, l’écureuil et le chat avec leurs semblables. Adam, plus grand que les créatures, se penche vers elles ; les bêtes avancent en procession, régulièrement réparties.
Nommer, ici, c’est ordonner. Toute la logique du livre tient dans cette page.
Des images qui racontent
Les illustrations du bestiaire se rangent en quelques familles. Il y a le portrait, un animal contre un fond neutre, ne faisant rien de particulier — et souvent peint par quelqu’un qui n’en avait jamais vu : le pélican du folio 35r ressemble étrangement à la huppe du folio 36v. Il y a l’image narrative, la plus mémorable, qui suit le texte de près. Il y a l’image allégorique. Et il y a l’image appropriée, sans rapport avec le texte, qui oblige le lecteur à penser de travers.
Folio 8r
Le tigre et la sphère de verre
Un cavalier a volé un petit et la tigresse le poursuit. Pour l’arrêter, il jette derrière lui une sphère de verre : la bête y voit son propre reflet, le prend pour son petit, s’arrête et le berce. Elle perd à la fois sa vengeance et son enfant.
La sphère est peinte à l’argent, aujourd’hui terni. Dans la marge de droite, quatre lignes au-dessus de l’image, on distingue encore le petit t que le copiste avait tracé pour indiquer à l’enlumineur quelle initiale peindre.

Folio 12r
Le bonnacon
Bête d’Asie aux cornes recourbées vers l’intérieur, donc inoffensives, le bonnacon se défend autrement : il projette sur ses poursuivants une bouse brûlante. Le soldat s’abrite derrière son bouclier.
Regardez le bord du cadre : la hache le franchit et recouvre plusieurs mots du texte. La preuve, matérielle et définitive, que les peintures ont été posées après l’écriture. L’initiale, elle, était déjà là, puisque la lance passe par-dessus.
L’atelier du Bestiaire d’Aberdeen, laissé ouvert
Un manuscrit achevé ne montre pas ses coutures. Ici, tout est resté. Les minuscules piqûres qui servaient à tracer les lignes, normalement rognées à la reliure, subsistent dans douze cahiers sur quinze. Les cahiers portent encore leurs lettres de montage au plomb. Plus de trente petites lettres marginales indiquent à l’enlumineur quelle capitale peindre.
Le plus troublant est ailleurs. En quelques endroits, le peintre s’est écrit à lui-même. Sur le corps du crocodile, au folio 68v, on lit ictrie, pour jaune. Sur le pupitre d’Isidore, au folio 81r, harie, sans doute pour bleu ciel. Ailleurs, bis pour gris, et dans les marges les abréviations a, v, or : azur, vermeil, or. Ces notes ne sont pas en latin mais en ancien français. L’homme qui peignait ce livre savait lire et écrire, et pensait dans sa langue.
Folio 81r
Isidore au travail
Le texte ne mentionne jamais Isidore de Séville, mais les pages voisines lui empruntent tout, extraites des Étymologies. Le peintre lui donne le portrait qu’on réserve d’ordinaire aux évangélistes, en tête des évangiles — sauf qu’il est ici placé aux trois quarts du volume.
Sur le pupitre, le mot harie : une consigne de couleur que le peintre s’est laissée et qu’il n’a jamais effacée.
Folio 18v
Les chiens du roi Garamantes
Le roi est enlevé par ses ennemis ; sa meute part à sa recherche, met en fuite les ravisseurs et le ramène. L’histoire se déroule en registres superposés, comme une bande dessinée.
Le copiste s’est laissé déborder : les 29 lignes réglées ne suffisaient pas à finir son récit, et il a dû tracer lui-même deux lignes supplémentaires sous la marge inférieure. On les voit encore.
Folio 11v
L’hyène, et les trous d’aiguille
L’hyène passait pour changer de sexe et pour déterrer les morts, d’où la scène du tombeau. Mais cette page intéresse surtout par ce qu’elle a subi.
Le contour de l’animal est percé d’une file de trous minuscules. C’est le poncif : on piquait le dessin pour en tamiser du charbon sur une feuille placée dessous, et obtenir un décalque. Quelqu’un a donc copié ce bestiaire à partir de celui-ci. Le manuscrit résultant n’a jamais été retrouvé.
L’image qu’on n’a jamais identifiée
Toutes les pages du manuscrit portent, dans les coins supérieur et inférieur, des zones sombres et usées : la trace des doigts qui ont tourné le feuillet pendant des siècles. Une seule page fait exception, ou plutôt en ajoute une.
Folio 34r
La femme aux sept oiseaux
Le texte parle du cèdre. L’image montre une femme entourée de sept oiseaux. Aucun rapport, et aucune identification certaine : la Vierge, l’Église, la Sagesse, on hésite encore. C’est la seule figure féminine dévotionnelle du volume.
Cette page porte, en plus des usures habituelles, une tache sombre au milieu de la marge supérieure. On ne saisit un livre ainsi, le pouce au centre du haut de la page, que pour le retourner vers quelqu’un d’autre. Quelqu’un a montré cette image, longtemps, à des gens assis en face de lui.

Le frère d’Oxford
Le Bestiaire d’Aberdeen a un jumeau : le manuscrit Ashmole 1511, à la Bodléienne d’Oxford. Mêmes scènes, mêmes compositions, presque au détail près. Les deux livres sont sortis du même atelier, probablement d’après un modèle commun aujourd’hui perdu.
Mais deux tempéraments s’y opposent. Les figures d’Aberdeen sont trapues, romanes, engagées dans l’action ; celles d’Ashmole sont allongées, élégantes, gothiques, et parfois raides. Là où le cheval d’Ashmole trotte sagement, celui d’Aberdeen s’étire à pleine course. Xenia Muratova y a vu le chef-d’œuvre d’un apprenti guidé par le maître d’Oxford ; d’autres y voient deux maîtres également accomplis, autorisés à développer chacun sa manière dans un atelier par ailleurs très encadré.
Folio 93v
Les pierres de feu
Le texte traite de géologie : deux pierres qui s’enflamment au contact l’une de l’autre. L’image montre un homme et une femme nus de part et d’autre d’un arbre. Le message, adressé à un lecteur monastique, ne demande pas d’exégèse.
Dans la marge, une esquisse de la même scène, mais inversée, et conforme en tout point à la version d’Oxford. C’est le seul endroit du livre où l’on voit un artiste hésiter par écrit. Il était pressé : sur la peinture finale, la femme n’a plus qu’un sein, et il est placé sous l’aisselle.
Sept images arrachées
À un moment inconnu, avant 1726, quelqu’un a découpé sept miniatures dans le volume. Le cerf, le mouton, le bouvillon, deux colombes, le coq, le choucas, la perdrix. Aucun thème ne relie cette sélection, ni la valeur, ni le sujet, ni l’emplacement. On ignore qui, et pourquoi.
Folio 54r
La perdrix absente
Il reste le cadre, le texte, et un trou net. C’est en 1726, lors du récolement de la bibliothèque du Marischal College, que ces mutilations sont consignées pour la première fois : elles sont donc antérieures, mais de combien, nul ne sait.
À ces pertes délibérées s’ajoutent celles du hasard. La comparaison avec Oxford révèle douze chapitres entiers manquants et trente-quatre feuillets enluminés disparus, dont les troisième et quatrième jours de la Création.
De Westminster à Aberdeen
L’histoire documentée du livre commence en 1542, quand il figure sous le numéro 518 dans l’inventaire de l’Ancienne Bibliothèque royale, au palais de Westminster. Cette collection avait été rassemblée par Henri VIII, avec l’aide de l’antiquaire John Leland, pour recueillir ce qui pouvait l’être des bibliothèques monastiques dissoutes. Le bestiaire y était-il arrivé par cette voie, ou appartenait-il de longue date à la Couronne ? On l’ignore.
Au début du XVIIe siècle, le volume s’échappe. Patrick Young, bibliothécaire royal, le donne probablement à Thomas Reid, régent du Marischal College d’Aberdeen et secrétaire latin du roi. Reid lègue à son collège, en 1624 ou 1625, quelque 1350 livres et manuscrits. Vers 1670, le catalogueur le range sous le titre Isidori phisiologia : plus personne ne sait vraiment ce que c’est. En 1860, le Marischal College fusionne avec l’université d’Aberdeen. Le British Museum relie le livre à neuf en 1931-32.
Ce qu’on lui demande aujourd’hui
En 2014, une équipe de l’université de Durham est venue à Aberdeen avec des instruments portatifs — spectroscopie de réflectance, imagerie multispectrale, spectroscopie Raman — pour identifier les pigments sans toucher aux pages. Résultat inattendu : Aberdeen contient beaucoup d’indigo, Ashmole pas du tout, et leurs usages du carbone diffèrent. Deux livres si proches, sortis d’un même atelier, n’ont pourtant pas été peints avec la même palette.
Le manuscrit a par ailleurs été l’un des tout premiers à être intégralement numérisés, dès les années 1990, avec transcription latine et traduction anglaise page à page. Un bestiaire médiéval reste, comme il l’a toujours été, un livre qu’on montre.
Consulter le manuscrit
L’intégralité du volume est en ligne : abdn.ac.uk/bestiary/ms24. Contrairement à beaucoup de numérisations, celle-ci se navigue par folio et non par numéro de vue : l’adresse d’un feuillet s’écrit simplement /bestiary/ms24/f34r.
Chaque page offre trois choses rarement réunies : la transcription du latin, sa traduction, et un commentaire distinguant le texte, l’illustration et les observations matérielles. Un bouton « Open Book View » affiche la double page telle qu’un lecteur médiéval l’avait sous les yeux.
Les images sont téléchargeables par l’université pour un usage personnel, pédagogique ou de recherche. Pour tout autre usage, il faut passer par leur formulaire de demande d’images.
Reproductions : University of Aberdeen, Aberdeen University Library MS 24. Source principale : la documentation du projet The Aberdeen Bestiary (pages Histoire et Codicologie, et commentaires folio par folio), qui s’appuie notamment sur les travaux de X. Muratova, W. B. Clark, N. Morgan et M. R. James.